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21 février 2011

« L’incroyable et triste histoire de la candide Erendira et de sa grand-mère diabolique » – Gabriel García Marquez

 

Quelle ne fut pas ma surprise, en ouvrant ce livre il y a quelques jours, de comprendre que je me plongeais dans un recueil de nouvelles! Ni bien ni mal, simplement surprenant!

Sept histoires de solitude, de désespoir, d’amour, de croyances, d’espoir, de crédulité, de présages. Sept récits dévoilant les mystères de l’âme humaine, ses travers, ses qualités et ses défauts.

De Gabriel García Marquez (souvent surnommé Gabo) je n’avais lu, à plus de dix ans d’intervalle, que Chronique d’une mort annoncée dont la tranche, dans la bibliothèque parentale, m’intriguait quand j’étais enfant. Les deux fois, surtout la deuxième, j’avais adoré ce roman à l’ambiance vraiment très particulière qui me rappelait, par certains aspects, l’ambiance narrée par Raphaël Confiant. C’est que ces deux auteurs partagent une culture caraïbe, région que García Marquez, qui est Colombien, évoque clairement dans plusieurs de ses nouvelles, que ce soit en mentionnant des îles (Aruba et la Martinique) ou bien les croyances antillaises.

Contrairement à Chronique d’une mort annoncée ici je suis entrée dans des histoires dotées du réalisme magique de Gabo, ce don qu’il a de faire paraître quotidien des éléments fantastiques, oniriques, magiques! Il faut se débarrasser d’un certain rationalisme je crois pour y entrer de plein pieds. Au fur et à mesure que ma lecture avançait ma résistance s’est évanouie. J’ai donc rencontré un homme âgé à grandes ailes, des billets de banques voletant dans les airs, des morts parcourant les mers du monde entier, des oranges renfermant des diamants, une jeune fille non pas somnambule mais vivant en dormant et bien d’autres choses. Parfois l’histoire est restée énigmatique, d’autres fois leur sens sur la condition humaine m’a paru plus limpide. Toutes en tout cas m’ont emportée très loin, avec les phrases poétiques de García Marquez, dans un pays où la misère humaine symbolisée par le désert et l’absence de fleurs ne se dilue qu’en présence de la mer, porteuse d’espoir.

Elle a beaucoup voyagé, dit M. Herbert. Elle traîne derrière elle la flore de toutes les mers du monde. (p.41)

Une lecture que l’on peut  prolonger en regardant les adaptations de certaines de ces nouvelles : « Un monsieur très vieux avec des ailes immenses » et la nouvelle éponyme.

A very old man

Pour ma part je ne les ai pas vues mais la scène ci-dessous d’Erendira (adaptation qui a eu l’aval de Gabo) semble saisir parfaitement l’ambiance de la nouvelle.

 

Une lecture partagée avec Céline (que je remercie  pour le délai supplémentaire ^^) pour une lecture commune et qui me permet de contribuer pour la première fois à mon challenge.

logo challenge La nouvelle

5 février 2011

Le « Tout-monde » est orphelin!

edouard_glissant Le grand poète, romancier et essayiste martiniquais Édouard Glissant est décédé ce jeudi 3 février. Cet intellectuel âgé de 82 ans était un des héritiers de la pensée d’Aimé Césaire à laquelle il a ajouté les concepts, entre autres, d’ «antillanité », de « créolisation » et de « Tout-monde ». Son premier roman, La Lézarde, remporte le prix Renaudot en 1958.

Morceaux choisis d’un article lu sur le site de « Télérama », un entretien datant de 2010 qu’ils ont mis à l’honneur depuis jeudi :

© photo J. Sassier/Gallimard

Qui vous a transmis, très tôt, le goût des livres et de l’écriture ?
A 10 ou 12 ans, je faisais la chasse aux livres. C’était même mon activité principale. Je les trouvais dans les rares ébauches de bibliothèques ou chez des particuliers. Littérature populaire ou romanesque. Nous apprenions à l’école des pans entiers de Hugo, Vigny et les autres. La récitation était un exercice complet et périlleux. Quelques années plus tard, avec des jeunes du Lamentin, nous avons fondé un groupe politico-culturel, le Franc-Jeu, et une sorte de journal dans lequel j’ai publié mes premiers poèmes. Comme il y avait pénurie de papier, nous tapions à la machine à écrire (à cent exemplaires) sur des feuilles de papier banane…


Quelques livres arrivaient en Martinique, je ne sais pas trop par quel chemin. Je me souviens ainsi d’une édition américaine de L’Existentialisme est un humanisme de Jean-Paul Sartre, (peut-être en 1943), dont un ou deux exemplaires étaient disponibles sur l’île. Comme pour tous les jeunes, il n’y avait pas réellement de choix dans les lectures, c’était un énorme chaos de tout ce qu’on pouvait grappiller ou rapiner.


Aimé Césaire, qui enseignait au lycée Victor Schœlcher de Fort-de-France (il professait dans les classes supérieures, j’étais encore en quatrième ou en troisième), était revenu en Martinique juste au moment de la guerre, fin 1939. Il avait fondé la fameuse revue culturelle Tropiques qui était pour nous, jeunes Martiniquais, une formidable ouverture sur le monde. Mallarmé, Rimbaud, Lautréamont, les poètes latino-américains, les Haïtiens. Je ne crois pas que le goût des livres et de l’écriture se « transmet ». Vous menez seul ce combat. Les situations, l’entour vous poussent ou vous aident.

(…)

La géographie, les paysages sont fondamentaux pour le poète que vous êtes. On imagine votre désarroi quand vous arrivez à Paris, en 1946, à l’âge de 18 ans…
Pas du tout. Grâce à Balzac et aux auteurs du XIXe que j’avais lus ou que l’on nous avait enseignés, Paris me paraissait familier.

(…)

Dans le Quartier latin et ce Paris bouillonnant où se croisent alors des militants du monde entier, vous fréquentez de grandes figures comme Frantz Fanon. Ce résistant des Forces françaises libres, de trois ans votre aîné, deviendra l’un des penseurs majeurs du courant tiers-mondiste. Martiniquais, comme vous, grand soutien à la guerre d’indépendance algérienne, Frantz Fanon a-t-il été déterminant dans votre engagement contre le colonialisme, ce combat fondateur qui a marqué toute votre vie ?
Difficile de dire, a posteriori, quelles sont les rencontres ou les lectures fondatrices qui forgent votre parcours. Sur le coup, on vit les choses, c’est tout. Mais Fanon a été important, sans aucun doute. Avec Peau noire, masques blancs, publié en 1952, il a montré comment le colonialisme pouvait déconstruire les êtres, attaquer les gens de l’intérieur. Ce livre, qui est devenu aujourd’hui un classique, est une sorte de psychanalyse du colonialisme, et surtout du colonisé antillais. Les œuvres de combat de Frantz Fanon ont été essentielles dans toutes ces années pour les Noirs américains, les Haïtiens, les Noirs brésiliens.

(…)

Dans ces moments-là, on devient un homme révolté ?
Quand on est militant, on n’est pas révolté. Le révolté est impuissant. Le militant, lui, sait quoi faire, ou du moins il le croit. En tout cas, il a de quoi faire.
Parce qu’il est serein, sûr de ses convictions ?
Je le crois. Ou bien aussi, parce qu’à côté, il a autre chose à réaliser, un travail, une mission, une œuvre.

(…)

Poétique et politique ont parfois du mal à s’accorder. Votre ami Patrick Chamoiseau, prix Goncourt 1992 pour Texaco, a dit combien il pouvait être dur d' « écrire en pays dominé » : « Comment écrire alors que ton imaginaire s’abreuve, du matin jusqu’aux rêves, à des images, des pensées, des valeurs qui ne sont pas les tiennes ? » (Ecrire en pays dominé, éd. Gallimard, 1997.) Avez-vous eu le sentiment – l’avez-vous encore ? – d’« écrire en pays dominé » ?
Je ne suis pas d’accord avec Chamoiseau. Comme l’a remarqué Frantz Fanon, on peut être dominé de plusieurs manières. Si on est dominé par une détérioration intérieure, c’est-à-dire si l’être lui-même est déconstruit en profondeur, et s’il accepte ou subit passivement cette déconstruction, alors, effectivement, on ne peut pas écrire. Ecrire, c’est souffrir sa liberté. Un être dominé, assimilé, ne produira qu'une longue plainte aliénée.


Si on est dominé dans la vie sociale et quotidienne, mais en gardant toute sa puissance d’imaginaire, c’est autre chose. Quand le Martiniquais ne peut s’imaginer autrement que comme français, c’est son imagination qui est détruite ou déroutée. Mais même dans cet état d’aliénation, son imaginaire persiste, s’embusque, et peut à tout moment lui faire voir le monde à nouveau. Et moi, je lui dis: « Agis dans ton lieu, pense avec le monde. »

Avec Patrick Chamoiseau, vous avez signé, ces dernières années, plusieurs manifestes qui ont confirmé votre position originale de poète engagé. Dans Quand les murs tombent (éd. Galaade, 2007), vous vous opposez radicalement au « mur ministère » de l’Identité nationale et de l’Immigration…
… qui est de moins en moins un ministère de l’Identité (l’affaire a foiré) et de plus en plus un ministère de la police d’immigration.

Je vous conseille la lecture de cet entretien riche, complet, passionnant! En complément, une vidéo de l’ina mise en avant toujours dans le même article :

retrouver ce média sur www.ina.fr

Quant à moi sa disparition, la lecture de cet article et l’entendre parler de sa pensée m’ont donné envie de relire ses écrits, abordés bien trop jeune et donc laissés de côté…

Je termine avec les mots de Raphaël Confiant qui le connaissait bien et qui a écrit ce jeudi :

L’écrivain Glissant a toujours travaillé au difficile. Loin des séductions de l’écriture tropicalisante ou du réalisme merveilleux. Il a produit une œuvre exigeante, qui demande à ce qu’on fasse des efforts pour la pénétrer, qu’on paie même une sorte de droit d’entrée conceptuel. C’est là sa grandeur et son honneur. Cela en dépit des défauts, des incohérences ou des démissions que l’on peut trouver chez lui comme chez tout homme. Comme chez chacun d’entre nous. L’homme physique n’étant désormais plus là, ne serait-il pas temps pour nous de nous plonger dans ses textes, de nous battre avec la prose touffue de ses romans, avec la profondeur parfois opaque de ses essais ? Glissant a quelque chose à nous dire que nous n’avons pas encore compris. Ce quelque chose n’est pas parole d’Evangile. Ni une vérité révélée.

C’est la Parole de nous-mêmes…

8 décembre 2010

Lectures conviviales

Une nouvelle page apparaît dans mon Cannelier, celle des lectures communes auxquelles je vais prendre part. Je  suis encore novice en la matière (exceptée celle qui a occasionné une discussion passionnante sur le mur de Raphaël Confiant) mais en quelques jours je suis passée de une à quatre lectures prévues.  Savoir que nous serons plusieurs à découvrir une œuvre à la même période et pouvoir échanger nos vues le même jour, je trouve cela convivial, stimulant et agréable!

La première est prévue pour fin janvier, il s’agit du troisième volet des aventures de Thursday Next que je découvrirai en même temps que Acr0, Alfie, Céline et George.

fforde

Puis je retrouverai Céline pour une lecture qu’elle a gentiment accepté, pour découvrir un nouveau García Marquez.

garcia marquez

Le reste des lectures à venir ici!

Et puis je suis encore tombée sur un challenge qui m’a donné envie d’y participer, créé par Cryssilda et Isil.

challenge élisabethain

Quand il s’agit des challenges je suis incorrigible… et il y en a encore un qui me tente mais j’hésite un peu car là la liste devient incontrôlable.

26 octobre 2010

«La Jarre d’or» – Raphaël Confiant

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La Jarre d'or est le dernier roman de Raphaël Confiant, grand auteur martiniquais et chantre de la créolité. Grande lectrice de cet auteur j'ai décidé d'acheter ce dernier-né, dès sa parution fin septembre, en vue d'une lecture commune qui a eu lieu hier sur le mur facebook de l'auteur, en sa présence.

Confiant nous permet de suivre, tout au long de ce roman initiatique, la quête d'Augustin Valbon, écrivain «raté» qui est en froid avec sa famille bourgeoise. Féru de légendes il cherche frénétiquement la Jarre d'or du titre. En effet, selon les croyances martiniquaises, les planteurs békés (descendants des premiers colons blancs arrivés aux Antilles) enterraient leur fortune dans des jarres afin de les soustraire aux éventuelles révoltes d'esclaves. La jarre qui intéresse Valbon est l'une d'entre elles, cependant celle-ci ne contiendrait pas le métal précieux mais des livres «bannis»!

Aux détours des aventures de Valbon le lecteur est donc plongé au cœur de la diversité de la société martiniquaise et de ses croyances :

C'est que tout fossoyeur doit du respect à celui qu'il va porter en terre (...) noir, mûlatre, chabin, indien, chinois, syrien ou blanc créole (...) Dedans il y a des mots caraïbes, des morceaux de litanies chrétiennes, des conjurations rescapées de l'Afrique-Guinée et des exhortations hindoues. C'est un migan d'appels au secours à tous les dieux que nous dévotionnons dans ce pays, que ce soit en grand ou en cachette. (p.98)

Ce sont ces personnalités fortes et variées qui donnent au roman cette authenticité et cette saveur si particulières. Tour à tour le lecteur croise les récurrents des romans de Confiant, le fier-à-bras Bec-en-Or et le  fameux quimboiseur (sorcier antillais) Grand Z'Ongles (qui a d'ailleurs existé et qui officiait dans les années 1950 aux Terres-Sainvilles) mais aussi des fossoyeurs, dont les soliloques précèdent certains chapitres, Man Édouarlise la logeuse attachante du héros, un épicier chinois et bien d'autres personnages tout aussi savoureux!

Cette quête de la jarre de livres symbolise finalement la quête d'un Valbon pris et perdu entre deux mondes. Ceux-ci sont clairement établis par la séparation des lieux et donc des personnes.
D'un côté les Terres-Sainville, quartier populaire de Fort-de-France, où habite Augustin et qui figurent l'oralité qui domine la culture martiniquaise (vestige des interdits faits aux esclaves d'apprendre à lire et écrire). Ses habitants lisent peu mais perpétuent, à l'oral, les paroles des fossoyeurs, les légendes et les commérages.
De l'autre côté, aux abords de la Savane (parc de la ville), Valbon retrouve la bibliothèque Schoelcher et «la Bohème», groupe d'hommes de lettres s'entretenant de livres et de poésie pendant de longues heures. Ils représentent donc l'écriture, les livres et tous les mystères et le pouvoir qui leur sont conférés...
Quant à Valbon, l'écrivain cherchant des livres en se fondant sur les croyances transportées par l'oralité, il est le trait d'union entre les deux!

La Savane de Fort-de-France en 1955 – © Crabot via le site web  potomitan

Outre cette séparation il s'agit avant tout, peut-être, d'une séparation entre le Valbon enfant et fils de son père qui cherche sa voie et le Valbon, enfin homme, qui, une fois sa quête terminée pourra se positionner, devenir ce qu'il veut vraiment être et réconcilier ces deux aspects de lui-même comme il réconcilie l'oralité et l'écriture. Il se sert de la première pour nourrir la deuxième qui, à son tour, permet de conserver ce patrimoine immatériel précieux.

Quant à l'écriture de Confiant, elle est toujours aussi belle et poétique :

Je me contentais, en effet, d'enfiler ces perles que sont les rumeurs, les propos captés dans la rue ou dans les bars, les commentaires de mes proches, notamment Man Édouarlise, Lisette et Bec-en-or, que je mélangeais avec mes propres intuitions, le tout passé à la poêle de mon imagination... (p.193)

De plus elle est, comme à son habitude, dotée de néologismes délicieux mêlant le créole et le vieux français pour donner par exemple : «les malplaisances de la vie », la «chiennaille», «l'aller-venir de mes journées», «une manière de résignation», «les rimailleurs exotisants».

Le style de Raphaël Confiant n'est pas en reste. Il est, égal à lui-même, bien particulier : ici la narration n'est pas linéaire et change de points de vue. Ces changements sont un peu déroutants au début mais je m'y suis faite rapidement. Quant au récit, les récits devrais-je dire, ils sont, comme à l'accoutumé, très vivants et tellement vibrants... je ne m'en lasse décidément pas!

J'ai aimé retrouver l'univers de Confiant, (re)découvrir ces croyances et ces événements tout en ouvrant, d'un chapitre à l'autre, différentes portes sur des croyances et des personnages, des époques différentes et pourtant si intensément reliées, une réalité sociale bien particulière et une vision de la littérature et du livre avec sa vie propre, ses mystères, son rôle. Un beau voyage!

21 octobre 2010

Le jeudi, c’est citation!

J’ai décidé de perpétuer la tradition du jeudi, initiée par Chiffonnette et reprise par de nombreuses bloggeuses. En effet, j’aime les citations que je perçois comme une ouverture sur un univers mais également comme un tout qui se suffit à lui-même. Pour ma part il s’agira donc, chaque jeudi, de partager ici une citation de mon livre en cours. Pour débuter, quoi de mieux que des lignes évoquant les livres?

Sauf que — lui, Augustin, il en prenait soudainement conscience — les livres, tout comme les êtres humains, avaient une vie, menaient chacun une existence particulière, changeaient de domicile, avaient le pouvoir d’enchanter une journée ou au contraire de l’assombrir, servaient de cachette pour les secrets avouables et inavouables, se posaient parfois en reproche muet, tombaient pour s’ouvrir à une page à laquelle on jetait un regard distrait, sursautant quand on se rendait compte que celle-ci livrait la réponse à une interrogation qui vous taraudait depuis etcetera de temps et donc les livres finissaient aussi par mourir.

                                       La Jarre d’Or – Raphaël Confiant (pp.142-143)