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5 novembre 2011

« Les heures silencieuses » – Gaëlle Josse

les heures silencieuses Vu le nombre de billets littéraires que j’ai à écrire, je crois que je vais débuter par le plus récent, histoire de ne pas me décourager.
Un billet portant sur un roman lu en peu de jours et terminé hier soir, Les heures silencieuses, premier roman de Gaëlle Josse.
Le tableau Intérieur avec femme au clavecin est une œuvre du peintre hollandais Emanuel de Witte (1617-1692). Un tableau énigmatique, à la composition singulière (une femme pose, de dos) qui a inspiré Gaëlle Josse qui a imaginé la vie de cette femme qui s’adresse au lecteur à travers les pages d’un journal intime d’à peine un mois (novembre-décembre 1667).

Je m’appelle Magdalena Van Beyeren. C’est moi, de dos, sur le tableau. (p.11)
Intérieur avec femme au clavecin

Ainsi s’ouvre le roman qui nous transporte dans la Hollande du XVIIe siècle.  Magdalena, épouse d’un administrateur de la Compagnie maritime  qui fait commerce avec les Indes orientales, nous livre son quotidien, les raisons de la composition de ce tableau, ses pensées intimes, ses regrets, ses fantasmes, ses souvenirs et souffrances empreints de tristesse.
Elle évoque son amour pour la musique et la pratique de son instrument (son épinette), seuls plaisirs qui restent à cette femme de plus en plus esseulée :
Elle est ma mémoire et ma voix, c’est auprès d’elle qu’il m’importait d’être représentée (p.15) Une phrase qui n’est pas sans me rappeler le merveilleux film La leçon de piano
Magdalena partage aussi les douleurs des femmes de cette époque. La stérilité subie et le ressentiment du mari qui en découle, la perte de nombreux enfants, l’éternelle place de la femme, derrière le père, derrière le mari, les unions très souvent décidées par le père, le lit délaissé par le mari.
Elle nous offre aussi ses considérations sur l’esclavage :
Je ne sais si cela est juste de transporter des êtres semblables à nous, tels des sacs de noix de muscade ou des tonneaux de cannelle.
Nos voyageurs rapportent qu’en ces endroits, les femmes enfantent de la même façon que nous, dans les cris et dans le sang. Meurs nouveaux-nés ressemblent aux nôtres, exception faite de leur couleur, et elles les nourrissent avec grand soin, paraît-il.
Notre gouvernement interdit l’esclavage sur ses propres terres, je ne sais donc pourquoi il le permet ailleurs. Ce qui paraît sensé dans nos Provinces-Unies doit l’être tout autant sous d’autres cieux, me semble-t-il.  (p.107)

Malgré ces qualités j’ai parfois, souvent même, trouvé le propos artificiel. Ainsi, l’évocation d’une autre femme ayant fait appel à Vermeer (occasion de nous parler des techniques picturales du peintre), l’historique concernant les colonies hollandaises, la situation des Pays-Bas, l’explication de ses choix concernant le tableau sont trop didactiques je trouve, presque comme un exposé, comme si l’auteur avait fait de nombreuses recherches et avait souhaité nous montrer qu’elle connaissait son sujet… bref, parfois le propos semble peu naturel pour un journal, des pensées livrées avant tout à soi-même.

Une lecture douce, agréable et touchante néanmoins pour ce livre voyageur, évocation de la condition féminine et de la vie qui passe, prêté par Chaplum que je remercie pour son infinie patience !
Challenge histoire
Les heures silencieuses – Gaëlle Josse
Autrement – 135 pages - 2011

28 avril 2011

« Noir toscan » – Anna Luisa Pignatelli

Les paysans l’avaient pris en grippe, dès le début, dès qu’il était apparu dans le pays, pour la seule raison qu’il n’était pas d’ici. Venir d’ailleurs, parler autrement, étaient à leurs yeux des péchés mortels. En outre, il avait été le seul à vouloir louer la terre quand tus les autres se faisant métayers. (p.10)

Voici, dès les premières pages, l’accueil inhospitalier que vit Noir et la vision qui nous est offerte d’un coin de Toscane nommé Accona.

Noir, comme l’ont surnommé les gens du village « peut-être à cause de son caractère ombrageux, peut-être parce que, n’étant pas né sur cette terre, son passé leur échappait », arrive du sud de l’Italie et s’installe dans les terres arides et difficiles d’Accona. Il y arrive comme on s’installe dans un autre monde, un nouveau monde et il fera figure d’intrus, d’élément perturbateur d’un ordre figé.

De nombreuses années plus tard, alors qu’il a passé toute sa vie d’adulte à cultiver cette terre qu’il aime et à s’occuper de sa maison et son terrain, Rofanello, Noir est seul : sa femme est morte, son fils qui méprise cette terre est parti en ville et le fossé avec les villageois n’a cessé de se creuser. En effet, Noir subit l’ostracisme des gens du pays qui, pourtant, ne respectent pas cette terre ; finalement Noir est bien plus un homme de ce coin que ne le sont les habitants d’Accona :

Les gens d’ici maltraitaient la nature comme si elle pouvait tout supporter. Ils se vengeaient sur elle de leurs instincts violents, de leurs échecs, de leurs rancœurs accumulées. (p.21)

À la saison de la chasse, la paix de la forêt était violée par des gens qui y pénétraient en maîtres et par les cueilleurs de champignons. Ils ne lui prenaient tout ce qu’”ils pouvaient, ne laissant en échange que douilles, mégots et déchets de tout sorte que Noir ramassait après leur passage. (p.25)

Noir est aussi un solitaire qui n’est en accord qu’avec la Nature, les animaux et Nello, un jeune apprenti attachant qui vient l’aider à Rofanello et qui, d’une certaine manière, remplace le fils déserteur. Quand une louve erre non loin de chez lui il se prend d’affection pour elle, se sent liée à elle, surtout quand il apprend que les hommes du village veulent la tuer!

Quelle ode intense à la terre toscane et à la Nature en générale! Ce roman est l’évocation poétique d’un amour pur, d’une délicatesse incroyable, celle de Noir pour son environnement et la Nature dont il n’est qu’un humble et respectueux habitant :

Noir vivait en harmonie avec les animaux, comme s’il était pétri de la même argile (p.39)

Une fois rentré, il déversa les olives vertes et noires dans le dépôt (…) Et avant de fermer la porte, il leur lança un dernier regard, amoureux et incrédule (p.40)

Le buisson de romarin répandait autour du puits un parfum piquant qui se mêlait aux effluves douceâtres du jasmin (p.76)

Ce roman aux notes lyriques m’a fait penser à plusieurs reprises à certaines œuvres de Jean Giono. De nombreux passages m’ont émus, ont résonné en moi quand d’autres m’ont horrifiés, ceux évoquant la bêtise, la cruauté, la suffisance et la violence humaines incarnées par Spino, le braconnier détestable :

Dieu nous a donné la suprématie sur les animaux, la faculté d’employer à nos propres fins ceux  qui sont utiles et le pouvoir de supprimer les nuisibles. (pp.67-68)

Dès qu’il se sera un peu remis, on le traque avec les chiens et c’est là que la fête commence. C’est de cette façon-là qu’on s’amusera le plus. (p.72)

Un livre qui conte avec force un monde révolu en bien des lieux, un monde avec lequel il serait bon de renouer d’une certaine manière, une évocation puissante (à son paroxysme dans les dernières pages) du lien indéniable qui existe entre la nature, les animaux, les êtres humains.

Une très belle découverte (grâce à Kathel qui en a fait un livre-voyageur et que je remercie pour sa patience) qui me permet de contribuer avec bonheur aux challenges   et .

Noir toscanAnna Luisa Pignatelli

éditions La Différence– 123 pages - 2009

13 février 2011

« Le confident » – Hélène Grémillon

Paris, 1975. La mère de Camille vient de mourir. Elle reçoit de nombreuses lettres de condoléances et parmi celles-ci une enveloppe plus grosse, le récit d’un certain Louis qui évoque une Annie, passionnée de peinture, qu’il aimait. Au départ Camille pense qu’il s’agit d’une erreur mais quand une deuxième lettre de ce même Louis arrive chez elle suivie d’autres la jeune femme comprend qu’elle est la destinataire de ces lettres qui lui raconte la fin des années 1930 et le début de la Seconde Guerre mondiale.

Au fil des lignes écrites par Louis, Camille et le lecteur sont plongés dans une autre époque et croise Annie, ses parents, monsieur et madame M. ainsi que l’adorable et dévouée Sophie.

Entre les lettres on lit l’attachante Camille qui parle de sa vie, de son père, sa mère, le bébé qu’elle attend et dont le père ne sent pas prêt à avoir un enfant, son adorable concierge, son travail.

Et puis au cours du récit de Louis des événements s’amorcent, à la fois pour l’Histoire mais aussi pour Annie qui s’est prise d’amitié pour madame M… le malaise s’installe et se confirme avec la proposition d’Annie. À partir de là tout s’enclenche! D’ailleurs Camille qui lit la lettre dit même « Je n’imaginais pas un seul instant ce qui m’attendait. L’impensable, ça existe, j’en suis la preuve. » (p.44)

Après Un jardin sur le ventre ce roman, très différent, m’a pourtant tout aussi remué voire plus. Il est encore question de femmes mais aussi de maternité dans des conditions particulières, de secrets de familles mais pas que, de pertes, d’amours secrètes, perdues ou trahies, d’ironie du sort aussi.

Je me suis plongée sans retenue dans ce premier roman d’Hélène Grémillon (un premier roman? Outre ce qui me semble être un léger anachronisme – la date d’apparition de la peinture acrylique - cela ne se perçoit pas du tout!) ce qui m’a occasionné quelques boules au ventre et à la gorge, des larmes aux bords des yeux aussi! Il faut dire que l’auteur sait distiller les détails qui troublent, touchent, comme cette jeune maman qui a une montée de lait alors qu’elle n’a plus son bébé avec elle… Sans parler de l’exode et ses cadavres de bord de route face à l’arrivée des Allemands. Et enfin quand, à la lecture d’un autre récit (un contrepoint éclairant les lettres de Louis), j’ai pris la pleine mesure des événements, ai compris ce qu’il est advenu d’untel ou ce qu’a provoqué les malentendus, les non-dits! Que dire aussi d’un passage (au milieu du roman) tellement triste (je ne peux vous en dire plus) que je l’ai lu à une vitesse folle en espérant que l’issue que je pressentais ne serait pas…

Un roman où le destin de Louis, Annie, Elisabeth et Paul suit le rythme et les variations de la guerre. La guerre bien plus qu’une simple toile de fond mais bien une dimension à part entière du récit. Un roman où la monstruosité de l’être humain, ses désirs, ses sentiments exacerbés et ses sentiments négatifs mais aussi l’amour explosent au fil des pages vite lues de ce magnifique roman!

Un coup de cœur, assurément! coup de coeur

Merci beaucoup à Keisha d’avoir fait voyager ce roman jusqu’à moi, je suis vraiment heureuse de l’avoir lu bien qu’il m’ait beaucoup affectée… (là encore en écrivant ce billet en en relisant mes notes je me retrouve dans ce drôle d’état ressenti pendant sa lecture)

Je me suis rendue compte, après coup, que ce roman me permettait d’honorer ces deux challenges :

Challenge histoire challenge épistolaire

J’aimerais beaucoup avoir l’avis de celles qui ont lu ce livre sur la toute fin, je m’interroge, réalité ou désir fort de Camille? Par contre par mail uniquement pour ne pas trop en raconter ici, dans les commentaires, pour ceux ne l’ayant pas encore lu, merci.

11 janvier 2011

Hymnes à la haine – Dorothy Parker

Dix-neuf poèmes à l’humour acide écrits en 1916 sont publiés dans ce recueil au titre provocateur!

L’auteur, Dorothy Parker, clame haut et fort sa haine pour les gens qu’elle croise ou les habitudes sociales de ses pairs. Elle épingle dans ces poèmes, entre autres, les maris, les épouses, la famille, le théâtre, les films, les résidences d’été, les acteurs et actrices.

En évoquant les tantes :

Et passent leur temps à faire poser pour des portraits aux rayons X

Certaines parties de leur anatomie qui ont toujours des noms à coucher dehors.

Tout ça pour finir par vous confier ce que vient de déclarer le docteur :

Qu’elles n’ont qu’une chance sur cent de …

Encore une chance de trop!

Et parmi les tire-au-flanc elle prend à partie les pacifistes :

Et puis les Pacifistes…

Raidis de la nuque en permanence

À force de tendre l’autre joue!

Je ne résiste pas à l’envie de partager sa vision des « héros de l’écran » :

Ils aiment se faire photographier en équilibre sur un pied

À l’extrême bord du Grand Canyon…

Ah, si je pouvais être juste derrière, rien qu’une fois!

et des films :

Je hais les Films :

Ils me pompent.

Commençons par le « Grand Spectacle… »

[…]La production accumule des statistiques passionnantes

Sur la richesse de la distribution,

La moitié de la population californienne

A pris part aux scènes de bataille,

Et on a mesuré la longueur qu’atteindraient

Les colliers de la star si on les mettait bout à bout!

Le public en a le souffle coupé

Et clame à tous les vents : « Songez à la fortune que tout ça a dû coûter! »

Songez plutôt à la fortune qu’on aurait pu économiser!…

Une remarque que je me fais souvent par rapport à ce milieu…

Alors j’ai lu ces poèmes en une petite matinée et j’ai savouré l’humour noir, l’analyse des caractères humains (intemporels je trouve, surtout en ce qui concerne les femmes, les maris et la vie de bureau) et le sarcasme.

J’ai aussi été charmée par la préface qui m’a fait découvrir une femme à la vie intense, riche et triste à la fois. Une femme qui s’est imposée grâce à son écriture, lucide sur la société qui l’entourait et amie avec le couple Fitzgerald, Hemingway et bien d’autres. Une femme qui avait écrit son épitaphe, pour sn incinération : « Excusez-moi pour la poussière. » Quel sens de la répartie et de l’autodérision!

dorothy75

Toutefois les poèmes sont tous construits sur le même modèle et cela m’a rendu la lecture un peu ennuyeuse à force. Malgré ce petit bémol (pallié je pense en fractionnant la lecture) et des poèmes inégaux, certaines strophes (beaucoup) m’ont fait sourire voire même jubiler tant j’adore ce type d’humour, un peu comme dans les films quand je savoure un Bacri dans «Kennedy et moi », un Jean Yanne dans « Que la bête meure! » ou un Kevin Spacey dans "« Swimming with sharks ». J’ai très envie d’ailleurs de découvrir d’autres écrits de cet auteur qui a également publié des nouvelles.

Merci beaucoup à Clara, qui a encore plus savouré cette lecture, pour ce Livre Voyageur! Vous pouvez lire son billet ici.