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19 mai 2011

En route pour Cuba! #3 - Nicolás Guillén, la négritude cubaine, 2e partie

Comme annoncé dans mon billet précédent, aujourd’hui je partage avec vous un nouveau poème de Nicolas Guillén, le chantre de l’afro-cubanisme.
 
Avec beaucoup d’émotions,  j’ai retrouvé ce poème étudié au collège, si fort, émouvant et intense en espagnol, si « plat », malheureusement, s’il était traduit en français. Je n’ai pas trouvé la traduction mais je suis certaine que pour ceux ayant quelques notions d’espagnol, sa simple lecture, rythmique, évoquera déjà beaucoup!
Balada de los dos abuelos (1934)
Sombras que sólo yo veo,
me escoltan mis dos abuelos.
Lanza con punta de hueso,
tambor de cuero y madera:
mi abuelo negro.
Gorguera en el cuello ancho,
gris armadura guerrera:
mi abuelo blanco.
Pie desnudo, torso pétreo
los de mi negro;
pupilas de vidrio antártico
las de mi blanco!
Africa de selvas húmedas
y de gordos gongos sordos...
--¡Me muero!
(Dice mi abuelo negro.)
Aguaprieta de caimanes,
verdes mañanas de cocos...
--¡Me canso!
(Dice mi abuelo blanco.)
Oh velas de amargo viento,
galeón ardiendo en oro...
--¡Me muero!
(Dice mi abuelo negro.)
¡Oh costas de cuello virgen
engañadas de abalorios...!
--¡Me canso!
(Dice mi abuelo blanco.)
¡Oh puro sol repujado,
preso en el aro del trópico;
oh luna redonda y limpia
sobre el sueño de los monos!
¡Qué de barcos, qué de barcos!
¡Qué de negros, qué de negros!
¡Qué largo fulgor de cañas!
¡Qué látigo el del negrero!
Piedra de llanto y de sangre,
venas y ojos entreabiertos,
y madrugadas vacías,
y atardeceres de ingenio,
y una gran voz, fuerte voz,
despedazando el silencio.
¡Qué de barcos, qué de barcos,
qué de negros!
Sombras que sólo yo veo,
me escoltan mis dos abuelos.
Don Federico me grita
y Taita Facundo calla;
los dos en la noche sueñan
y andan, andan.
Yo los junto.
--¡Federico!
¡Facundo!   Los dos se abrazan.
Los dos suspiran.   Los dos
las fuertes cabezas alzan;
los dos del mismo tamaño,
bajo las estrellas altas;
los dos del mismo tamaño,
ansia negra y ansia blanca,
los dos del mismo tamaño,
gritan, sueñan, lloran, cantan.
Sueñan, lloran, cantan.
Lloran, cantan.
¡Cantan!
Plus que dans « Un son para niños antillanos », dans ce son-là (forme poétique métisse rythmique empruntant à la musicalité africaine) Guillén se fait le poète de la réconciliation, du respect mutuel de l’homme noir et de l’homme blanc, de la cohabitation mûre et fraternelle des noirs, blancs et métisses descendants des Espagnols et des Africains.
Cette ballade est celle, symbolique, des aïeux de Guillén et de tous les métisses de Cuba, mais c’est aussi la ballade des aïeux de la nation cubaine elle-même!
Nicolás Guillén est escorté par ses aïeux (« Sombras que sólo yo veo, / me escoltan mis dos abuelos. ») En effet, « ces ombres que lui seul voit » font partie de lui, ont fondé qui il est. Pour se retrouver, être en accord avec lui-même et que les Cubains se réconcilient il est important d’accepter l’Espagnol et l’Africain qui sont unis dans un même être.
La rythmique africaine qui retrace la période cruelle et horrible de l’esclavage habite ce poème, lui donne corps et livre des vers que je trouve magnifiques, vivants, terriblement émouvants :
Africa de selvas húmedas
y de gordos gongos sordos...
--¡Me muero!
(Dice mi abuelo negro.)
Les allitérations parlent d’elles-même… l’âme africaine s’élève dans ces quelques mots, paroles de l’homme arraché à sa terre pour traverser l’océan, asservi.
négrier
Au début du poème le grand-père blanc et le grand-père noir s’opposent, chacun est de son côté et raconte l’esclavage. La cinquième strophe est la plus dure, la plus poignante, ce sentiment étant guidé, renforcé par la répétition de « barcos » (bateaux) et « negros » (noirs) qui nous fait vivre, au rythme des musiques et chants africains,  le flux incessant des bateaux négriers qui arrivaient aux Antilles et la vie dans les plantations.
Puis, à mesure que le poème avance, les grand-pères se rapprochent (« los dos en la noche sueñan / y andan, andan »), rejoints par leur petit-fils, puis s’embrassent et se réconcilient, fraternellement, dans un seul et même chant après avoir dépassé et mis de côté les cris, les rêves et les pleurs.
Un poème magnifique et vraiment intense dont l’émotion est renforcée par la forme particulière, le son, synthèse de deux cultures, l’union entre la part africaine et la part espagnole de Cuba.
Il est possible d’entendre son auteur le réciter ici.
mois cubain

18 mai 2011

En route pour Cuba ! #2 – Nicolás Guillén, la négritude cubaine

Contrairement à mon billet d’hier, aujourd’hui il est question d’un poème écrit par un homme qui a contribué à la scène culturelle cubaine dès les années 1930, quand être communiste signifiait être persécuté, emprisonné et s’exiler… incroyable mais vrai!

En recherchant des auteurs cubains à découvrir, je suis tombée sur le nom de Nicolás Guillén qui m’a immédiatement rappelé un poème lu au collège, en cours d’espagnol. Malheureusement, impossible de me rappeler du titre ce qui est, je vous laisse l’imaginer, très frustrant!

Nicolás Guillén

J’ai donc cherché d’autres poèmes et ai lu celui-ci :

           Un son para niños antillos (1977)       

Por el Mar de las Antillas
anda un barco de papel
anda y anda el barco barco,
Sin timonel.


De la Habana a Portobelo,
de Jamaica a Trinidad,
anda y anda al barco barco,
Sin capitan.


Una negra va en la popa
va en la proa un español :
Anda y anda el barco barco,
con ellos dos.


Pasan islas, islas, islas,
muchas islas, siempre mas ;
anda y anda el barco barco,
sin descansar.


Un cañon de chocolate
contra el barco disparo,
y un cañon de azucar, zucar,
le contesto.


¡Ay, mi barco marinero,
con su casco de papel !
¡Ay, mi barco negro y blanco
sin timonel !


Alla va la negra negra
junto junto al español ;
anda y anda al barco barco
con ellos dos.

Une chanson pour les enfants antillais
Voguant sur la Mer des Antilles
avance un bateau de papier
le bateau avance, avance,
sans timonier.
De La Havane à Portobel,
de Jamaïque à Trinité,
le bateau avance, avance,
sans capitaine.
Une négresse est à la poupe
à la proue est un espagnol :
le bateau avance, avance,
avec eux.
Passent des îles et des îles,
des îles et puis d’autres îles ;
le bateau avance, avance,
sans repos.
Un canon tout en chocolat
a tiré contre le bateau,
qui de son canon tout en sucre,
a répondu.
Ah ! mon bateau filant sur l’eau
avec sa coque de papier !
Ah ! mon bateau tout noir et blanc,
sans timonier !
Sur le bateau va la négresse
et l’espagnol
le bateau avance, avance
avec eux.

 

Nicolás Guillén (1902-1989) était un poète cubain métisse. Précision utile pour comprendre son œuvre puisque ce poète contribue grandement, dans les années 1930, au développement du « négrisme », un mouvement inspiré et convergeant vers la négritude d’Aimé Césaire.  Guillén souhaite ainsi réunir et réconcilier les héritages africains et espagnols. De  plus, il veut lutter contre le racisme et donner aux métisses et noirs leur juste place, en finir avec l’idée de domination et d’asservissement qui règne aux Antilles comme en Amérique et en Europe.

Ainsi, dans « Un son para niños antillanos », poème rythmique en apparence adressé aux seuls enfants, Guillén nous donne à voir la femme noire. Elle est, au départ, à l’arrière du bateau, à l’image des femmes africaines dans les cales des bateaux négriers, donc en position « inférieure» aux hommes blancs, espagnols. Mais ce sont pourtant ces femmes, esclaves, qui ont donné naissance au métissage. À mesure que le bateau vogue, le rapprochement se fait. Toutefois, cette situation est ambivalente : amour ou viol? Il semble que Guillén ait choisi la vision positive, celle de la réconciliation : « anda y anda al barco barco / con ellos dos. le bateau avance, avance / avec eux. »

Et voici ce même poème lu par son auteur, ici!

D’ici le week-end, je vous présenterai le fameux poème (lu au collège) que j’ai finalement retrouvé! D’ici là, buena noche.

mois cubain

16 mai 2011

En route pour Cuba! #1 – La littérature post-révolutionnaire

Nous y sommes ! Depuis hier et jusqu’au 15 juin c’est el mes cubano sur certains blogs littéraires. En effet, certains d’entre nous ont décidé de suivre Cryssilda et Lamalie dans leur voyage vers la culture de cette île des grandes Antilles.

J’explorerai donc sa littérature mais vous concocterai également des billets sur son cinéma, sa musique et peut-être d’autres aspects de la culture cubaine.

La littérature cubaine s’établit dès le XIXe siècle mais connaît un visage bien différent depuis la révolution de 1959.  Elle est devenue, à l’image de son régime, un moyen d’expression sous surveillance, muselé. Puis, dans un deuxième temps, elle a acquis une  particularité singulière : c’est devenue en grande partie une littérature exilée, notamment avec les fameux Reinaldo Arenas et Zoé Valdés, ceux dont les noms me sont les plus familiers. Malheureusement, la liste des auteurs (et autres artistes) persécutés, emprisonnés ou exilés (pour raisons politiques ou discriminatoires) est bien longue!

5 février 2011

Le « Tout-monde » est orphelin!

edouard_glissant Le grand poète, romancier et essayiste martiniquais Édouard Glissant est décédé ce jeudi 3 février. Cet intellectuel âgé de 82 ans était un des héritiers de la pensée d’Aimé Césaire à laquelle il a ajouté les concepts, entre autres, d’ «antillanité », de « créolisation » et de « Tout-monde ». Son premier roman, La Lézarde, remporte le prix Renaudot en 1958.

Morceaux choisis d’un article lu sur le site de « Télérama », un entretien datant de 2010 qu’ils ont mis à l’honneur depuis jeudi :

© photo J. Sassier/Gallimard

Qui vous a transmis, très tôt, le goût des livres et de l’écriture ?
A 10 ou 12 ans, je faisais la chasse aux livres. C’était même mon activité principale. Je les trouvais dans les rares ébauches de bibliothèques ou chez des particuliers. Littérature populaire ou romanesque. Nous apprenions à l’école des pans entiers de Hugo, Vigny et les autres. La récitation était un exercice complet et périlleux. Quelques années plus tard, avec des jeunes du Lamentin, nous avons fondé un groupe politico-culturel, le Franc-Jeu, et une sorte de journal dans lequel j’ai publié mes premiers poèmes. Comme il y avait pénurie de papier, nous tapions à la machine à écrire (à cent exemplaires) sur des feuilles de papier banane…


Quelques livres arrivaient en Martinique, je ne sais pas trop par quel chemin. Je me souviens ainsi d’une édition américaine de L’Existentialisme est un humanisme de Jean-Paul Sartre, (peut-être en 1943), dont un ou deux exemplaires étaient disponibles sur l’île. Comme pour tous les jeunes, il n’y avait pas réellement de choix dans les lectures, c’était un énorme chaos de tout ce qu’on pouvait grappiller ou rapiner.


Aimé Césaire, qui enseignait au lycée Victor Schœlcher de Fort-de-France (il professait dans les classes supérieures, j’étais encore en quatrième ou en troisième), était revenu en Martinique juste au moment de la guerre, fin 1939. Il avait fondé la fameuse revue culturelle Tropiques qui était pour nous, jeunes Martiniquais, une formidable ouverture sur le monde. Mallarmé, Rimbaud, Lautréamont, les poètes latino-américains, les Haïtiens. Je ne crois pas que le goût des livres et de l’écriture se « transmet ». Vous menez seul ce combat. Les situations, l’entour vous poussent ou vous aident.

(…)

La géographie, les paysages sont fondamentaux pour le poète que vous êtes. On imagine votre désarroi quand vous arrivez à Paris, en 1946, à l’âge de 18 ans…
Pas du tout. Grâce à Balzac et aux auteurs du XIXe que j’avais lus ou que l’on nous avait enseignés, Paris me paraissait familier.

(…)

Dans le Quartier latin et ce Paris bouillonnant où se croisent alors des militants du monde entier, vous fréquentez de grandes figures comme Frantz Fanon. Ce résistant des Forces françaises libres, de trois ans votre aîné, deviendra l’un des penseurs majeurs du courant tiers-mondiste. Martiniquais, comme vous, grand soutien à la guerre d’indépendance algérienne, Frantz Fanon a-t-il été déterminant dans votre engagement contre le colonialisme, ce combat fondateur qui a marqué toute votre vie ?
Difficile de dire, a posteriori, quelles sont les rencontres ou les lectures fondatrices qui forgent votre parcours. Sur le coup, on vit les choses, c’est tout. Mais Fanon a été important, sans aucun doute. Avec Peau noire, masques blancs, publié en 1952, il a montré comment le colonialisme pouvait déconstruire les êtres, attaquer les gens de l’intérieur. Ce livre, qui est devenu aujourd’hui un classique, est une sorte de psychanalyse du colonialisme, et surtout du colonisé antillais. Les œuvres de combat de Frantz Fanon ont été essentielles dans toutes ces années pour les Noirs américains, les Haïtiens, les Noirs brésiliens.

(…)

Dans ces moments-là, on devient un homme révolté ?
Quand on est militant, on n’est pas révolté. Le révolté est impuissant. Le militant, lui, sait quoi faire, ou du moins il le croit. En tout cas, il a de quoi faire.
Parce qu’il est serein, sûr de ses convictions ?
Je le crois. Ou bien aussi, parce qu’à côté, il a autre chose à réaliser, un travail, une mission, une œuvre.

(…)

Poétique et politique ont parfois du mal à s’accorder. Votre ami Patrick Chamoiseau, prix Goncourt 1992 pour Texaco, a dit combien il pouvait être dur d' « écrire en pays dominé » : « Comment écrire alors que ton imaginaire s’abreuve, du matin jusqu’aux rêves, à des images, des pensées, des valeurs qui ne sont pas les tiennes ? » (Ecrire en pays dominé, éd. Gallimard, 1997.) Avez-vous eu le sentiment – l’avez-vous encore ? – d’« écrire en pays dominé » ?
Je ne suis pas d’accord avec Chamoiseau. Comme l’a remarqué Frantz Fanon, on peut être dominé de plusieurs manières. Si on est dominé par une détérioration intérieure, c’est-à-dire si l’être lui-même est déconstruit en profondeur, et s’il accepte ou subit passivement cette déconstruction, alors, effectivement, on ne peut pas écrire. Ecrire, c’est souffrir sa liberté. Un être dominé, assimilé, ne produira qu'une longue plainte aliénée.


Si on est dominé dans la vie sociale et quotidienne, mais en gardant toute sa puissance d’imaginaire, c’est autre chose. Quand le Martiniquais ne peut s’imaginer autrement que comme français, c’est son imagination qui est détruite ou déroutée. Mais même dans cet état d’aliénation, son imaginaire persiste, s’embusque, et peut à tout moment lui faire voir le monde à nouveau. Et moi, je lui dis: « Agis dans ton lieu, pense avec le monde. »

Avec Patrick Chamoiseau, vous avez signé, ces dernières années, plusieurs manifestes qui ont confirmé votre position originale de poète engagé. Dans Quand les murs tombent (éd. Galaade, 2007), vous vous opposez radicalement au « mur ministère » de l’Identité nationale et de l’Immigration…
… qui est de moins en moins un ministère de l’Identité (l’affaire a foiré) et de plus en plus un ministère de la police d’immigration.

Je vous conseille la lecture de cet entretien riche, complet, passionnant! En complément, une vidéo de l’ina mise en avant toujours dans le même article :

retrouver ce média sur www.ina.fr

Quant à moi sa disparition, la lecture de cet article et l’entendre parler de sa pensée m’ont donné envie de relire ses écrits, abordés bien trop jeune et donc laissés de côté…

Je termine avec les mots de Raphaël Confiant qui le connaissait bien et qui a écrit ce jeudi :

L’écrivain Glissant a toujours travaillé au difficile. Loin des séductions de l’écriture tropicalisante ou du réalisme merveilleux. Il a produit une œuvre exigeante, qui demande à ce qu’on fasse des efforts pour la pénétrer, qu’on paie même une sorte de droit d’entrée conceptuel. C’est là sa grandeur et son honneur. Cela en dépit des défauts, des incohérences ou des démissions que l’on peut trouver chez lui comme chez tout homme. Comme chez chacun d’entre nous. L’homme physique n’étant désormais plus là, ne serait-il pas temps pour nous de nous plonger dans ses textes, de nous battre avec la prose touffue de ses romans, avec la profondeur parfois opaque de ses essais ? Glissant a quelque chose à nous dire que nous n’avons pas encore compris. Ce quelque chose n’est pas parole d’Evangile. Ni une vérité révélée.

C’est la Parole de nous-mêmes…

20 décembre 2010

« Black Rock » – Amanda Smyth

black rock Le récit de l’héroïne débute à Tobago, île du sud des petites Antilles, en 1955. Depuis la mort de sa mère lors de sa naissance, Celia vit avec son adorable tante Tassi, qui l’a élevée depuis ce jour, ses deux cousines de trois ans ses cadettes, et Roman, l’horrible Roman, le second mari de Tassi! Le jour de ses seize ans celui-ci la viole. Le soir même elle s’enfuit pour Trinidad, l’île voisine sur laquelle vit une autre de ses tantes, Sula, qu’elle aime beaucoup.

Lors de son voyage en bateau elle rencontre un adorable jeune homme, William, qui, avec l’aide d’Edna, sa mère l’aidera, la soignera,  la logera sans poser aucune question. Celia connaît une détresse profonde, est perdue, voudrait se rendre en Angleterre où son père, qu’elle n’a jamais connu, serait originaire.

Sa détresse s’évanouit peu à peu quand elle est engagée chez le docteur Rodriguez pour s’occuper de ses deux enfants. Puis Celia connaîtra les joies et les souffrances de l’amour, le réconfort, les doutes, les révélations… mais je ne vous en révèlerai pas plus!

Je peux simplement vous dire que j’ai quasiment tout lu ce week-end tant ce livre narre, à la première personne, une histoire forte, touchante, remuante, délicate! De plus l’écriture d’Amanda Smyth (auteur d’origines irlandaise et trinidadienne) est belle et captivante, tantôt poétique,

En fin d’après-midi, quand la lumière rosissante se faisait aussi crémeuse et douce que dans un rêve, nous parcourûmes le sentier sans un mot. (p. 127)

Bercée par le son de leurs voix tandis que je regardais la grand-route qui filait entre les deux hautes rangées de bambous, j’éprouvai soudain une sensation de légèreté, comme si une brise élevait mon coeur. (p. 131)

tantôt rude , à l’image de la vie me semble-t-il.

Puis il fit quelque chose qui me choqua : il enleva de son épaule une carabine chargée d’une cartouche pour la chasse au canard, épaula et tira, faisant exploser le crâne du serpent. Je tins la tête de Ruth pour lui éviter de voir la bouillie de chair. Il m’ordonna de récupérer les oeufs. Alors j’avançais jusqu’au reptile mort et retirai chaque oeuf (dont pas un seul n’était cassé) de la gorge de l’animal… (p. 243)

Souvent l’auteur parle d’animaux morts, déchiquetés, de chairs putréfiés… comme un symbole des événements négatifs de la vie de Celia?

Il s’agit là d’un premier roman ; quelle réussite! Beaucoup d’émotions, en déjouant le piège du pathos, des évocations lumineuses et vivantes de la végétation, des plats, des coutumes antillaises (qui m’ont rappelées bien des souvenirs) les sentiments qui passent, si clairement et pourtant avec délicatesse.

Quant à la révélation finale, je l’avais pressentie grâce aux réactions d’un personnage en particulier mais cela n’a en rien gâché ma lecture,  j’étais tout de même attristée à sa lecture et par les choix, les secrets et leurs conséquences, attristée par « ce qui aurait pu », les occasions manquées. Malgré tout Amanda Smyth nous laisse, ainsi que son héroïne, sur une note optimiste.

Bref, Black Rock est pour moi un coup de cœur que je vous recommande chaudement!

Et je remercie Keisha et Clara dont les billets très enthousiastes m’ont tout de suite donné très envie de découvrir ce magnifique roman. Un grand merci à la même Clara qui me l’a gentiment envoyé!

coup de coeur

26 octobre 2010

«La Jarre d’or» – Raphaël Confiant

 jarredor2
La Jarre d'or est le dernier roman de Raphaël Confiant, grand auteur martiniquais et chantre de la créolité. Grande lectrice de cet auteur j'ai décidé d'acheter ce dernier-né, dès sa parution fin septembre, en vue d'une lecture commune qui a eu lieu hier sur le mur facebook de l'auteur, en sa présence.

Confiant nous permet de suivre, tout au long de ce roman initiatique, la quête d'Augustin Valbon, écrivain «raté» qui est en froid avec sa famille bourgeoise. Féru de légendes il cherche frénétiquement la Jarre d'or du titre. En effet, selon les croyances martiniquaises, les planteurs békés (descendants des premiers colons blancs arrivés aux Antilles) enterraient leur fortune dans des jarres afin de les soustraire aux éventuelles révoltes d'esclaves. La jarre qui intéresse Valbon est l'une d'entre elles, cependant celle-ci ne contiendrait pas le métal précieux mais des livres «bannis»!

Aux détours des aventures de Valbon le lecteur est donc plongé au cœur de la diversité de la société martiniquaise et de ses croyances :

C'est que tout fossoyeur doit du respect à celui qu'il va porter en terre (...) noir, mûlatre, chabin, indien, chinois, syrien ou blanc créole (...) Dedans il y a des mots caraïbes, des morceaux de litanies chrétiennes, des conjurations rescapées de l'Afrique-Guinée et des exhortations hindoues. C'est un migan d'appels au secours à tous les dieux que nous dévotionnons dans ce pays, que ce soit en grand ou en cachette. (p.98)

Ce sont ces personnalités fortes et variées qui donnent au roman cette authenticité et cette saveur si particulières. Tour à tour le lecteur croise les récurrents des romans de Confiant, le fier-à-bras Bec-en-Or et le  fameux quimboiseur (sorcier antillais) Grand Z'Ongles (qui a d'ailleurs existé et qui officiait dans les années 1950 aux Terres-Sainvilles) mais aussi des fossoyeurs, dont les soliloques précèdent certains chapitres, Man Édouarlise la logeuse attachante du héros, un épicier chinois et bien d'autres personnages tout aussi savoureux!

Cette quête de la jarre de livres symbolise finalement la quête d'un Valbon pris et perdu entre deux mondes. Ceux-ci sont clairement établis par la séparation des lieux et donc des personnes.
D'un côté les Terres-Sainville, quartier populaire de Fort-de-France, où habite Augustin et qui figurent l'oralité qui domine la culture martiniquaise (vestige des interdits faits aux esclaves d'apprendre à lire et écrire). Ses habitants lisent peu mais perpétuent, à l'oral, les paroles des fossoyeurs, les légendes et les commérages.
De l'autre côté, aux abords de la Savane (parc de la ville), Valbon retrouve la bibliothèque Schoelcher et «la Bohème», groupe d'hommes de lettres s'entretenant de livres et de poésie pendant de longues heures. Ils représentent donc l'écriture, les livres et tous les mystères et le pouvoir qui leur sont conférés...
Quant à Valbon, l'écrivain cherchant des livres en se fondant sur les croyances transportées par l'oralité, il est le trait d'union entre les deux!

La Savane de Fort-de-France en 1955 – © Crabot via le site web  potomitan

Outre cette séparation il s'agit avant tout, peut-être, d'une séparation entre le Valbon enfant et fils de son père qui cherche sa voie et le Valbon, enfin homme, qui, une fois sa quête terminée pourra se positionner, devenir ce qu'il veut vraiment être et réconcilier ces deux aspects de lui-même comme il réconcilie l'oralité et l'écriture. Il se sert de la première pour nourrir la deuxième qui, à son tour, permet de conserver ce patrimoine immatériel précieux.

Quant à l'écriture de Confiant, elle est toujours aussi belle et poétique :

Je me contentais, en effet, d'enfiler ces perles que sont les rumeurs, les propos captés dans la rue ou dans les bars, les commentaires de mes proches, notamment Man Édouarlise, Lisette et Bec-en-or, que je mélangeais avec mes propres intuitions, le tout passé à la poêle de mon imagination... (p.193)

De plus elle est, comme à son habitude, dotée de néologismes délicieux mêlant le créole et le vieux français pour donner par exemple : «les malplaisances de la vie », la «chiennaille», «l'aller-venir de mes journées», «une manière de résignation», «les rimailleurs exotisants».

Le style de Raphaël Confiant n'est pas en reste. Il est, égal à lui-même, bien particulier : ici la narration n'est pas linéaire et change de points de vue. Ces changements sont un peu déroutants au début mais je m'y suis faite rapidement. Quant au récit, les récits devrais-je dire, ils sont, comme à l'accoutumé, très vivants et tellement vibrants... je ne m'en lasse décidément pas!

J'ai aimé retrouver l'univers de Confiant, (re)découvrir ces croyances et ces événements tout en ouvrant, d'un chapitre à l'autre, différentes portes sur des croyances et des personnages, des époques différentes et pourtant si intensément reliées, une réalité sociale bien particulière et une vision de la littérature et du livre avec sa vie propre, ses mystères, son rôle. Un beau voyage!